FARAFINET

Votre publicité ici

Niger–Uranium : Niamey reprend le contrôle et bouscule l’équilibre géopolitique mondial

🌍 En Afrique de l’Ouest, les transitions s’enchaînent, les peuples résistent et l’avenir s’écrit à la plume de la souveraineté. Farafinet.info donne la parole aux voix du terrain, celles qui vivent l’Afrique, la pensent, et la bâtissent, loin des plateaux d’illusion.
Uranium nigérien et général Abdourahamane Tiani : la ressource stratégique au cœur d’un nouveau bras de fer géopolitique.

Niger–Uranium : Niamey reprend le contrôle et bouscule l’équilibre géopolitique mondial

En nationalisant la Somaïr et en annonçant la mise sur le marché international de son uranium, le Niger tourne une page de cinquante ans de tête-à-tête avec la France. Au-delà du bras de fer avec Orano, c’est l’équilibre énergétique mondial qui se déplace, du Sahel jusqu’aux salles de contrôle des centrales nucléaires européennes.




Bloc d’uranium sur fond de roche noire avec le général Abdourahamane Tiani, illustrant la reprise de contrôle du Niger sur la Somaïr et son uranium.
Uranium nigérien et général Abdourahamane Tiani : la ressource stratégique au cœur d’un nouveau bras de fer géopolitique.

1. De la coopération minière à la rupture stratégique

Depuis la fin des années 1960, l’uranium du Nord-Niger a été l’un des piliers de la relation entre Niamey et Paris. À travers la Somaïr (Société des mines de l’Aïr), le groupe français Orano – ex-Areva – a longtemps exploité le gisement d’Arlit, garantissant à la France une part significative de l’approvisionnement de son parc nucléaire, et au Niger des recettes en devises, mais dans un cadre où la répartition de la valeur ajoutée restait contestée.

Le coup d’État de 2023 et la dégradation rapide des relations franco-nigériennes ont fait basculer ce modèle. Le 19 juin 2025, à l’issue d’un Conseil des ministres, le gouvernement nigérien annonce la nationalisation de la Somaïr, jusque-là détenue majoritairement par Orano. Cette décision prolonge le retrait de plusieurs permis miniers et marque la volonté affichée de “reprise de souveraineté” sur les ressources du sous-sol.

Orano, de son côté, saisit les tribunaux d’arbitrage internationaux, estimant que ses droits d’actionnaire sont violés et que des cargaisons d’uranium lui appartenant ont été bloquées ou détournées. Un arbitrage du CIRDI lui donne partiellement raison en septembre 2025 en demandant à l’État nigérien de ne pas transférer le stock de concentré d’uranium entreposé sur le site de la Somaïr.

2. Télé Sahel, vitrine d’une souveraineté revendiquée

Fin novembre 2025, le dossier change d’échelle. Sur la télévision publique Télé Sahel, le général Abdourahamane Tiani, chef de la junte, affirme que le Niger exerce son « droit légitime de disposer de ses richesses naturelles » et qu’il vendra son uranium « à qui veut en acheter, dans le respect des règles du marché, en toute indépendance ». Ce passage télévisé devient le marqueur politique d’un tournant : l’uranium nigérien ne sera plus réservé à un cercle restreint de partenaires historiques.

Dans le même temps, Niamey officialise la mise sur le marché international de l’uranium produit par la Somaïr, désormais entreprise nationalisée. Le message est double : à usage interne, il nourrit la rhétorique de dignité retrouvée et de justice économique ; à l’international, il envoie un signal aux nouveaux partenaires potentiels – Russie, Iran, Chine, Turquie, pays du Golfe – intéressés par l’atome civil ou militaire.

3. Un convoi de 1 000 tonnes d’uranium qui inquiète Orano

La tension monte d’un cran lorsqu’un convoi d’environ 1 000 tonnes de concentré d’uranium (“yellowcake”) quitte discrètement le site d’Arlit pour rejoindre, selon plusieurs sources, le port de Lomé, au Togo, en traversant le Burkina Faso. Pour Orano, qui affirme ne pas avoir été informé, ce transport constitue une violation de la décision arbitrale et présente des risques majeurs en matière de sûreté, de sécurité et de conformité aux règles internationales régissant le transport de matières nucléaires sensibles.

Niamey, lui, assume : le stock appartient à l’État, qui entend le valoriser. Au-delà du conflit juridique, c’est une bataille de narratifs qui s’installe. D’un côté, un groupe nucléaire occidental qui invoque le droit des investissements et la sécurité de la chaîne d’approvisionnement ; de l’autre, un État africain qui met en avant la souveraineté sur les ressources naturelles et dénonce des décennies d’asymétrie contractuelle.



4. L’uranium nigérien, petite part mondiale mais enjeu stratégique majeur

En volume, le Niger ne pèse qu’entre 4 et 5 % de la production mondiale d’uranium. Mais cette statistique froide masque une réalité stratégique : une part significative de l’uranium utilisé par les centrales européennes – notamment françaises – a longtemps dépendu des gisements d’Arlit.

Dans un monde où la demande en énergie bas carbone repart à la hausse, où de nouveaux réacteurs sont programmés en Asie, au Moyen-Orient et en Europe, chaque pourcentage de production compte. La fermeture ou la mise sous tension d’un gisement comme la Somaïr ne se traduit pas uniquement par une ligne rouge sur les comptes d’Orano : elle recompose la carte des dépendances, rééquilibre les marges de négociation des fournisseurs comme du Niger, et alimente la spéculation sur les marchés de l’uranium.

Le Niger, septième producteur mondial, sait que son uranium est devenu une ressource doublement disputée : par les énergéticiens occidentaux en quête de sécurité d’approvisionnement, et par les puissances émergentes désireuses de sécuriser des filières complètes – de la mine au combustible.

5. Un nouvel échiquier : France, Russie, Iran, Chine et les autres

En rompant avec le schéma classique Niamey–Paris, la junte nigérienne ouvre un jeu beaucoup plus large. Moscou a déjà signalé son intérêt public pour l’uranium nigérien, dans un contexte où la Russie multiplie les projets nucléaires civils en Afrique et propose des offres “clé en main” incluant construction de centrales, fourniture de combustible et reprise du combustible usé.

L’Iran, confronté à des sanctions occidentales, voit dans le Sahel un espace de coopération énergétique et stratégique, même si les marges de manœuvre sont limitées par les pressions diplomatiques. La Chine, déjà très présente dans l’uranium namibien, observe attentivement le dossier, comme plusieurs acteurs asiatiques désireux de diversifier leurs sources d’approvisionnement.

Pour la France et plus largement l’Union européenne, la crise nigérienne vient s’ajouter à la réduction des flux en provenance du Kazakhstan, dont une partie croissante est redirigée vers la Chine et la Russie. Les énergéticiens européens doivent donc arbitrer entre le maintien de relations complexes avec des fournisseurs politiquement fragiles et la recherche de nouvelles sources plus stables, souvent plus coûteuses.

6. Le corridor Arlit–Lomé : route commerciale et ligne de fracture sécuritaire

Le trajet supposé du convoi d’uranium – du Nord désertique du Niger jusqu’à la façade maritime togolaise – traverse certains des espaces les plus instables de la région. Le Nord-Niger reste exposé aux groupes armés, le Burkina Faso vit au rythme d’une guerre intérieure, et la sécurisation de milliers de kilomètres de routes n’est jamais totalement garantie, même pour un convoi escorté.

Pour Niamey, l’ouverture d’un corridor logistique vers un port ami permet de contourner les dépendances historiques, de réduire l’exposition à certaines pressions diplomatiques et de consolider l’axe politique au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Mais chaque kilomètre parcouru par ce “yellowcake” renforce aussi les interrogations des grandes agences de sûreté et des experts du nucléaire sur la traçabilité, la protection physique et le respect des conventions internationales.

7. Impact économique : pari sur une meilleure valorisation, risque de dépendance accrue

En reprenant la main sur la Somaïr, le Niger espère renégocier en profondeur le partage de la rente minière. L’objectif affiché est d’augmenter la part des recettes captées par le budget national, d’encourager l’investissement des capitaux locaux et d’imposer aux partenaires étrangers des accords jugés plus équitables.

À court terme, ce choix comporte un coût : procédures d’arbitrage, tensions diplomatiques, risques de sanctions, retrait d’investisseurs prudents. À moyen terme, tout dépendra de la capacité de Niamey à diversifier ses clients, à sécuriser ses flux logistiques et à maintenir un niveau de production compatible avec les exigences du marché mondial. La tentation de substituer une dépendance à une autre – de l’ex-partenaire français à un nouveau bloc politico-économique – reste réelle.

8. Ressources naturelles, opinion publique et bataille de récits

Le dossier de l’uranium n’est pas qu’une affaire d’experts. Au Niger comme dans d’autres pays africains, la mémoire collective retient des décennies de contrats opaques, de promesses de développement non tenues et de ressentiment face à la pauvreté persistante des zones minières.

En assumant une posture de rupture, la junte trouve un terrain favorable dans l’opinion : l’idée que « l’uranium du peuple » doit enfin financer des services publics, des infrastructures et des emplois locaux. Mais à long terme, ce discours sera jugé à l’aune des résultats concrets : amélioration des conditions de vie à Arlit, transparence budgétaire, redistribution réelle des revenus miniers, et non simple reconfiguration des privilèges.

9. Scénarios d’avenir : vers un “G7 de l’uranium” africain ?

À horizon cinq à dix ans, plusieurs scénarios se dessinent :

  • Scénario 1 : normalisation sous haute tension – Niamey et Orano trouvent un compromis juridique, les stocks déjà transférés restent disputés mais la production reprend sur de nouvelles bases contractuelles avec une diversification des partenaires.
  • Scénario 2 : bascule vers un bloc alternatif – Le Niger s’intègre davantage aux circuits russes, chinois ou iraniens, qui financent de nouvelles infrastructures en échange d’accès sécurisés à long terme à l’uranium du Sahel.
  • Scénario 3 : fragmentation et sous-exploitation – Les incertitudes politiques, les risques sécuritaires et les arbitrages interminables découragent les investisseurs ; la production baisse, privant l’État et les populations d’une ressource clé.

Dans tous les cas, la décision de Niamey de mettre son uranium sur le marché international en assumant la rupture avec Orano restera une date marquante dans l’histoire des relations entre l’Afrique et les anciens partenaires coloniaux. Elle interroge, au-delà du Niger, la manière dont les États africains souhaitent – et peuvent – reprendre la main sur leurs ressources stratégiques sans se retrouver piégés dans de nouveaux rapports de force.

10. Le message du Niger au reste du continent

Pour de nombreux observateurs africains, le bras de fer entre Niamey et Orano dépasse le strict cadre minier. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de contestation des schémas hérités, qu’il s’agisse de bases militaires, d’accords de défense ou de conventions minières. Le Niger envoie un signal : les contrats peuvent être renégociés, les partenariats peuvent changer, et les ressources du sous-sol ne sont plus une chasse gardée.

Reste une question centrale : cette réaffirmation de souveraineté se traduira-t-elle par une meilleure protection des populations, des travailleurs des mines, de l’environnement sahélien fragilisé et par un développement réel des territoires d’extraction ? C’est là que se jouera, au-delà des arbitrages internationaux, la véritable crédibilité de la nouvelle doctrine nigérienne sur l’uranium.


© Boubakar SiDiBÉ | Farafinet.info — Tous droits réservés

Boubakar Sidibé, est photojournaliste, producteur de contenus et spécialiste des dynamiques sociopolitiques du Sahel. Il travaille sur les enjeux politiques, culturels et sécuritaires en Afrique de l’Ouest.






📢 Le portail web qui prend soin de votre image !
Contactez notre régie publicitaire pour booster votre visibilité.
🔵 Publicité – Annonce sponsorisée
© Farafinet.info — 2026. Reproduction totale ou partielle interdite sans autorisation explicite vérifiable préalable. Textes, images et vidéos protégés par le droit d’auteur.

En savoir plus sur FARAFINET

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur FARAFINET

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture