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INTERVIEW | ‘’Mon album ‘’Passage’’ est la concrétisation de l’expérience du MASA Lab’’, RUTH Tafébé

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‘’Le MASA Lab est une occasion de développement exceptionnelle’’, RUTH Tafébé ‘’Le MASA Lab est une occasion de développement exceptionnelle’’, RUTH Tafébé

RUTH Tafébé, artiste ivoirienne, a présenté lors d’un concert le 28 janvier 2026 au Yelam’s sis à Abidjan – Treichville, son 3è album de 10 titres intitulé ‘’Passage’’. Un album aux couleurs Afrosoul avec des sonorités Highlife aux origines de l’Afrobeat. Ce nouvel album est le fruit d’une résidence de création dont a bénéficié la chanteuse, lauréate en 2024 du premier programme d’incubation du MASA Lab qui est porté par le Marché des Arts du Spectacle Africain d’Abidjan (MASA) et financé par l’Ambassade de France en Côte d’Ivoire via le Fonds Équipe France (FEF). Avec Farafinet.info, RUTH Tafébé parle de son combat environnemental porté par l’album ‘’Passage’’, de son passage désormais de l’Afrobeat à l’Afrosoul sans toutefois renier ses origines, l’image du père TONY Allen qu’il faut tuer en elle, les 4 moments forts de sa résidence de création, etc.


« Passage », un album comme aboutissement d’une résidence de création

Passage, votre 3è album que vous présentez, reflète un voyage, un passage non en revue mais en musique de certaines émotions qui vous habitent. Que marque, pour vous, cette sortie, en 10 titres, du bois sacré de la création ?

C’est vraiment la bienveillance dont j’ai pu jouir pendant le MASA Lab (Ndlr, incubateur des professionnels du spectacle vivant en Côte d’Ivoire). La bienveillance de son équipe y compris celle du Yelam’s : On aurait cru que chacun d’entre eux a eu une vie d’artiste, que chacun d’entre eux sait exactement ce par quoi nous passons pour créer, pour produire et ils nous ont vraiment accompagnés dans ce sens-là pour qu’on ait de la paix d’esprit pour pouvoir créer. Donc c’est vraiment ce que je retiens : la bienveillance. Et cela me rappelle ce que je disais sur scène (Nddlr, 28 janvier au Yelam’s), que tout ce qui compte c’est l’amour.

Enfin, l’amour avec un grand A, pas celui qui vous attire dans la rue pour une question de physique. Mais, cet amour qui fait qu’on est bienveillant vis-à-vis de l’autre. C’est ce qui m’a permis, malgré mes dix mille occupations, malgré le peu de temps dont on dispose, de m’asseoir, de réfléchir à ma musique, de réfléchir à mes textes, de les réécrire, de les repenser, de les rechanter, de réunir mes musiciens, de leur dire : « Ah les gars, non, ce qu’on a fait là, le riff de la dernière fois, il faut qu’on change », et ainsi de suite.

C’est vraiment ce que l’expérience du MASA Lab m’a apporté. C’est la concrétisation de tout ce travail à travers les dix morceaux de l’album Passage.

RUTH Tafébé : ‘’J'ai eu besoin de m'éloigner un peu de l’Afrobeat après le choc du départ de Tony Allen’’

RUTH Tafébé : ‘’J’ai eu besoin de m’éloigner un peu de l’Afrobeat après le choc du départ de Tony Allen’’

Comme le disait Fela Kuti, ‘’Music is a weapon’’ (La musique est une arme). En cela, chaque artiste est quelque part un combattant. Quel est le combat social que vous menez à travers votre album Passage ?

Le combat social que je mène en ce moment, c’est vraiment pour l’environnement. L’environnement est un grand mot qui englobe beaucoup de choses. Et je vous remercie de me donner l’occasion de parler de ce qu’on appelle la santé globale. C’est-à-dire que, pour faire court, le plastique que vous jetez dans la rue, c’est celui-là que vous mangez, demain.

Parce qu’on sait, il [le plastique] ruisselle dans les caniveaux, dans les rivières, les fleuves, l’océan, dans les poissons, et il revient dans notre assiette. En fait, il faut qu’on soit conscient de ce que cela représente. Quand on demande de nettoyer sa rue, ce n’est pas juste une question d’esthétique.

C’est aussi dire que l’eau qui stagne dans les pneus est le nid des moustiques et c’est ce qui va donner le paludisme à votre enfant. En conséquences, c’est ce qui va faire qu’il [l’enfant] va rater l’école, il va avoir des difficultés et son avenir sera, petit à petit, ‘’géopardisé’’ (Ndlr ; dérivé de To Jeopardize : mettre en danger, compromettre). En somme, le concept de One Health, c’est exactement cela mon combat.

Bien sûr, tout le monde rigole. J’ai par exemple écrit une chanson pour un oiseau. Tout le monde m’a dit, « Toi, tu ne pas écris de chanson pour moi, c’est pour un oiseau, tu l’écris ». J’accepte qu’on rigole, parce qu’en effet, c’est marrant. Mais, si on réfléchit bien, j’ai écrit cette chanson pour cet oiseau parce que son habitat est menacé. Si l’habitat de cet oiseau est menacé, il va fuir et les insectes qu’il mange ne seront plus mangés.

Alors, ces insectes-là vont attaquer des plantes qu’ils n’attaquaient pas avant et, en retour, elles vont produire moins de fruits. Moins de fruits seront produits, les gens auront moins à manger. Et, il y aura de plus en plus d’enfants qui souffriront de malnutrition avec toutes les conséquences qu’on peut imaginer parce qu’ils n’ont pas les nutriments nécessaires. Tout ça, parce qu’on a coupé trop d’arbres ! On coupe trop d’arbres, ce sont les enfants qui meurent au village. Le lien est là et c’est ça mon combat.

Ce n’est pas pour prendre la tête aux gens. C’est juste que chaque fois que j’ai l’occasion de rappeler quelles sont les alternatives, je les rappelle. Mon combat, c’est qu’on s’engage pour notre environnement, pour notre lieu de vie. La terre, c’est notre maison.

‘’Si Tony Allen était encore là, j'aurais eu du mal à renoncer à l'idée de retravailler avec lui’’, RUTH Tafébé

‘’Si Tony Allen était encore là, j’aurais eu du mal à renoncer à l’idée de retravailler avec lui’’, RUTH Tafébé

On le comprend et ce n’est pas aussi anodin votre fond de scène de forêt dense avec une scénographie qui inclut l’exposition de sculpture dont le Calao et la poupée Akan. Quelle est donc la place du spirituel dans votre musique ?

La spiritualité est vraiment très présente. Me concernant, j’ai grandi dans un foyer fondé par deux parents d’obédience différente. L’une musulmane, l’autre catholique.

Ce qui a toujours été important pour eux et ce qu’ils ont toujours dit : C’est de croire en Dieu. Je suis Sénoufo, de par mon père. Je suis Tagbana (Ndlr ; sous-groupe sénoufo). Pour être précise, je suis Fohobélés (Ndlr ; un des clans du peuple Tagbana). Chez nous, le calao est important.

C’est le calao qui nous accueille. Il fait partie des premiers êtres qui ont été mis sur cette terre par le Dieu fondateur. Le calao symbolise beaucoup de choses chez le Sénoufo : La résilience, le silence, la capacité à garder le silence, la discrétion, la générosité, le sens de la protection. Donc, avoir deux calaos sur scène avec moi, c’est m’assurer un accompagnement indéniable. Et, je sais que les ancêtres sont avec moi.

Aussi, avoir deux poupées à Akan, c’est la même chose. Cependant, j’ai grandi en pays Akan, à Bouaké. J’ai fait une partie de ma scolarité à Béoumi. Mes parents ont travaillé beaucoup dans le pays baoulé, dont à Tiébissou. Sans prétendre me sentir Akan, la culture Akan est ultra présente en Côte d’Ivoire.

Pour rappel, les poupées Akan sont un symbole de fertilité, de générosité, de don de soi. Et donc, il était important pour moi aussi de les avoir avec moi (Ndlr ; sur scène). J’aurais pu cependant avoir d’autres masques d’autres régions avec moi comme le Gla (Ndlr ; Ouest de la Côte d’Ivoire).

Votre album Passage est le résultat concret voire une promesse tenue du programme d’incubation MASA Lab, lancé en octobre 2024. Quels ont été pour vous les points marquants de cette période d’incubation ?

Alors, pour moi, les points marquants de cette période d’incubation étaient d’abord le jour où j’ai su que j’étais sélectionnée pour le MASA Lab. Quel soulagement ce fut ! Parce que je me dis, voilà, un cadre m’est offert. Je vais retourner à l’école et j’aurai des devoirs à rendre.

Le deuxième moment marquant a été la rencontre avec mon mentor, David Aubaille, qui est un artiste – musicien, multi-instrumentiste, aux collaborations multiples et illustres. Il a collaboré avec tellement de gens…

C’est drôle parce que toutes les personnes avec lesquelles il a collaboré, ce sont des gens que j’écoute et dont j’adore la musique. Donc, en plus de sa notoriété, rencontrer quelqu’un de sa trempe, je me reconnaissais un peu dans son parcours parce qu’il a fait un certain type d’études avant de devenir musicien, comme moi. Bref, il y avait beaucoup de choses.

Le troisième moment marquant, c’est quand on a décidé de fonder ‘’Les Perles des Lagunes’’, qui est le trio féminin du MASA Lab avec mes sœurs Jahelle Bonee et Reine Ablaa. On vient de trois horizons très différents et on a réussi, grâce à la magie de BLICK Bassy (Ndlr ; artiste camerounais), qui fait partie du MASA Lab, à fondre ensemble. Ensemble, on a fait quelque chose d’entraînant et qui a fait danser le public à Rabat (Ndlr ; Visa For Music 2025) et à Douala (Ndlr ; Domaf – Douala Music Art Festival 2025).

Enfin, le quatrième, c’est la sortie de résidence, aujourd’hui (Ndlr ; 28 janvier). Donc, il y a un moment où on commence à travailler, on arrive, on se dit : « Hum, le morceau-là, vraiment, est-ce que je vais le garder ? Est-ce que je ne vais pas le garder ? ». Et, un autre jour, on se retrouve devant vous, monsieur, en train de répondre à des questions, parce qu’on a présenté ces morceaux.

MASA Lab : une dynamique d’incubation assumée et revendiquée


Est-ce que vous vous positionnez désormais avec ‘’Passage’’, comme étant une ambassadrice du programme d’incubation MASA Lab ?

Complètement (rires). Même si le MASA Lab ne me demande pas d’être son ambassadrice, je me sens une ambassadrice. Je me sens d’autant plus une ambassadrice parce que j’ai vraiment envie que ce programme-là perdure, qu’il vive et qu’il soit successful (Ndlr ; plein de succès), parce que c’est une occasion de développement exceptionnelle.

Voir donc la qualité des choses qui sortent de la première cohorte du MASA Lab, ça va mettre la pression, la saine pression, aux jeunes artistes qui veulent postuler pour toujours amener le niveau un peu plus haut. Donc, oui, plus que jamais, oui, je suis l’ambassadrice (rires). Même si le DG (Ndlr ; Abdramane Kamaté) ne me le demande pas, je suis l’ambassadrice (rires).

‘’Revenir au Highlife, c'est ne plus faire de l'Afrobeat, mais ce n’est pas m'en éloigner tant que ça’’, RUTH Tafébé

‘’Revenir au Highlife, c’est ne plus faire de l’Afrobeat, mais ce n’est pas m’en éloigner tant que ça’’, RUTH Tafébé

Héritage Afrobeat, Tony Allen et le retour aux sources

Vous avez accompagné Tony Allen sur les scènes du monde et avec lui vous avez collaboré sur beaucoup de projets musicaux dont vos deux premiers albums. Si vous devriez parler de cet épisode, Tony Allen, qu’est-ce que vous en direz ?

Je dirais que la première fois que j’ai vu FELA, je ne l’ai pas vu de mes propres yeux, c’était en VHS, dans mon salon. J’avais 4 ans.

Cette musique-là (Ndlr ; Afrobeat) m’a marquée à un point que, je pense, ça me poursuivait en fait. Et je me suis dit que tant que je n’ai pas fait de l’Afrobeat… Je ne l’avais pas vraiment réalisé jusqu’à ce que j’arrive à l’Afrobeat.

Après le premier album d’Afrobeat (Ndlr ; Holy Warriors) que j’ai réalisé avec Julien Raulet, qui est un guitariste exceptionnel, qui a composé 95% des musiques de ce premier album ; quand on s’est rencontrés et qu’on a eu envie de faire cet album-là ensemble, on a eu l’opportunité de travailler avec TONY. Là, tu te dis : « Mais c’est fou. Le co-créateur même du style musical [Ndlr ; Afrobeat] que je fais aujourd’hui est là ! ».

Donc, c’était un tremplin énorme pour nous.

Ensuite, le deuxième album (Ndlr ; Tèrè tè Sèguè), quand je l’ai fait, pour moi, c’était dans la suite du premier, donc refaire de l’Afrobeat. Parce que j’avais envie et j’avais encore des choses à dire. J’avais envie de parler de mes combats. Et là, Tony était encore présent.

Vous faites de l’Afrobeat, vous êtes une des rares filles – pour ne pas dire la seule, à le faire et voilà Tony Allen, le papa même de l’Afrobeat, le co-créateur avec Fela, qui vous y accompagne, la question ne se pose pas.

Aussi, je pense que si Tony était encore là, j’aurais eu du mal à renoncer à l’idée de retravailler avec lui et de refaire de l’Afrobeat ou quelque chose qui lui ressemble en tout cas. Parce que la possibilité de l’avoir à mes côtés était vraiment une chance incommensurable. Malheureusement, Tony nous a quittés [en 2020, Ndlr].

Après son départ, après le choc et la tristesse que ça a représenté, je pense que j’ai eu besoin de m’éloigner un peu de ce style musical. Peut-être parce que je me disais, passons à autre chose en attendant de digérer. Et finalement, je suis revenu à l’origine de l’Afrobeat, qui est le Highlife.

Cependant, ce qu’il faut savoir, la maman de Tony était Ghanéenne. Fela, après avoir bourlingué aux Etats-Unis, est revenu en Afrique, précisément au Ghana. C’est de là que les percussions ghanéennes lui ont inspiré, entre autres, son Afrobeat.

Et donc, revenir au Highlife, c’est ne plus faire de l’Afrobeat, mais ce n’est pas m’en éloigner tant que ça. Du coup, à partir du moment où je me suis éloignée un peu de l’idée d’être avec un grand quelqu’un [Tony Allen, Ndlr], c’était beaucoup plus facile pour moi d’être que moi-même, en fait.

‘’Difficile d’oublier l’Afrobeat’’, vous le chantez sur le titre ‘’Ijo’’ extrait de l’album ‘’Secret Agent’’ avec Tony. Vous voir aujourd’hui faire de l’Afro Soul, est-ce qu’il n’y a pas en réalité un détachement qui se fait difficilement ?

Si. Mais, on grandit. Il faut tuer l’image du père. Il faut aller de l’avant. Sans renier ses origines. Oui, il y a un détachement, c’est vrai. Il y a une évolution. Peut-être que le prochain album sera de l’Afrorock (rires). Qui sait ? En tout cas, oui, c’était l’inspiration.

Ce prochain pourrait -être aussi de l’Afro Abissa, à voir ce clin d’œil fait dans Passage ?

Oui, tout à fait, exactement. Abissa Funk, yeah ! Tu vois ? Donc, oui, en tout cas, il y a un détachement. Il y a une évolution. Mais, il y a toujours une très grande pensée, une très grande place dans mon cœur pour Tony Allen.

Réalisée par Koné SEYDOU



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