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Médias publics ivoiriens : quand les institutions ne sont pas à la hauteur de leurs talents

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Dans l’histoire des médias publics africains, certaines trajectoires professionnelles éclairent mieux que de longs rapports institutionnels les failles profondes d’un système. Le parcours de la journaliste ivoirienne Awa Ehoura Wattara relève de cette catégorie rare : non comme récit de chute ou de plainte, mais comme révélateur d’un décalage persistant entre l’excellence individuelle et la capacité des institutions à la reconnaître, l’accompagner et la protéger dans la durée.

Loin de toute approche émotionnelle ou compassionnelle, cette analyse propose une lecture structurelle : que dit le destin d’une grande journaliste du fonctionnement de l’audiovisuel public en Côte d’Ivoire ? Et, au-delà, que révèle-t-il des fragilités systémiques des médias publics africains, pris entre politisation, exposition symbolique et précarité des carrières ?

Une professionnelle façonnée par l’exigence du service public

Awa Ehoura Wattara s’est imposée à l’antenne de la Radiodiffusion Télévision Ivoirienne (RTI) à une époque où la présentation du journal télévisé relevait d’un métier à part entière : diction maîtrisée, hiérarchisation rigoureuse de l’information, sens du direct et capacité à rendre intelligible un texte parfois livré dans l’urgence.

Présentatrice du journal télévisé comme du radio-parlé, elle appartenait à une génération de journalistes pour lesquels la crédibilité passait par la tenue, le ton et la précision du verbe. Cette polyvalence faisait d’elle une valeur sûre de l’antenne, capable d’incarner l’information sans la surjouer ni l’écraser.

À cette rigueur professionnelle s’ajoutait une singularité rarement assumée dans l’audiovisuel public : une modernité de style et une liberté intellectuelle traduisant une vision ouverte du métier. Awa Ehoura ne transgressait pas les règles de l’information ; elle en élargissait l’horizon, parfois plus vite que les institutions ne pouvaient l’absorber.

Exposition institutionnelle et confusion des rôles

Comme nombre de talents des médias publics africains, Awa Ehoura a connu une ascension rapide marquée par des responsabilités élevées. Nommée brièvement à la tête de la première chaîne, puis appelée à exercer des fonctions de conseil en communication auprès du président Laurent Gbagbo, elle a été exposée à un niveau politique rarement accompagné par un encadrement institutionnel structuré.

La frontière entre journalisme et communication se brouille d’autant plus vite que la visibilité médiatique devient un capital personnel. Dans de nombreux contextes africains, cette confusion n’est pas uniquement imposée par le pouvoir ; elle est parfois encouragée, voire recherchée, par certains journalistes eux-mêmes, attirés par la proximité symbolique des centres de décision et la perspective de nominations administratives.

La notoriété acquise à l’antenne est alors interprétée comme une compétence transférable, sans que soient réellement maîtrisés les rudiments de la communication stratégique, laquelle obéit pourtant à des logiques propres, mobilise des compétences transversales spécifiques, s’inscrit dans des temporalités distinctes et engage des responsabilités institutionnelles fondamentalement différentes de celles du journalisme.

Cette illusion de compétence est renforcée par la flatterie permanente que produit la visibilité publique. Les compliments, l’exposition répétée et la reconnaissance immédiate finissent par installer un sentiment de surplomb, parfois déconnecté d’une évaluation lucide de ses propres limites professionnelles. Le glissement est alors rapide : le journaliste cesse de produire de l’information pour se projeter comme acteur de la mise en scène du pouvoir, sans toujours en mesurer les contraintes ni les risques.

Crise politique et vulnérabilité des carrières médiatiques

La crise postélectorale de 2011 marque un tournant pour l’audiovisuel public ivoirien. Comme de nombreux agents, Awa Ehoura se retrouve mise à l’écart dans un climat de recomposition institutionnelle. Gel des revenus, suspensions prolongées et silence administratif deviennent le quotidien de professionnels pourtant formés au cœur même du système.

Cette période révèle une constante : en temps de crise, la protection des carrières journalistiques est souvent reléguée au second plan face aux impératifs politiques. Les institutions se reconfigurent, mais les individus, eux, restent exposés, souvent sans recours clair ni accompagnement durable.

L’analyse des sanctions subies par Awa Ehoura, y compris sous différents régimes politiques, montre que la logique dépasse les clivages partisans. Il s’agit moins de choix idéologiques que d’un mode de gestion structurellement instable des talents visibles dans les médias publics.

Rumeurs, perceptions et régulation informelle

Dans les environnements médiatiques fortement politisés, la rumeur devient un outil de régulation informelle. Dépourvue de valeur factuelle, elle n’en demeure pas moins socialement efficace : elle isole, fragilise et justifie a posteriori des mises à l’écart sans décision formelle clairement assumée.

Le système ne tranche pas ; il laisse faire. La visibilité devient alors une surface de projection où s’agrègent fantasmes, interprétations subjectives et soupçons, indépendamment du travail réel accompli. Ce mécanisme est d’autant plus redoutable qu’il agit sans laisser de trace administrative explicite.

Un rappel à l’antenne révélateur des contradictions institutionnelles

Un épisode rapporté par le journaliste et universitaire Dr Issa Sangaré Yeresso illustre avec précision ces contradictions. Alors que les présentateurs expérimentés faisaient défaut, Awa Ehoura, pourtant suspendue, fut rappelée en urgence pour assurer la présentation du journal télévisé de 20 heures.

En moins d’une heure, à partir de simples brouillons, elle livra une prestation unanimement saluée, y compris au plus haut niveau de l’État. La reconnaissance fut immédiate, mais strictement informelle : elle ne se traduisit par aucune stabilisation durable de sa situation professionnelle.

Ce contraste entre dépendance ponctuelle au talent et incapacité à l’inscrire dans une trajectoire institutionnelle cohérente résume, à lui seul, la fragilité du modèle.

Quand les institutions ne sont pas à la hauteur de leurs talents

Le décès d’Awa Ehoura Wattara, le 5 juillet 2023, invite à une réflexion dépassant largement le cas ivoirien. Combien de professionnels de haut niveau ont été exposés, sollicités, puis marginalisés faute de cadres institutionnels protecteurs et durables ?

L’enjeu n’est pas la compassion, mais la responsabilité. Les médias publics africains ne manquent pas de talents ; ils manquent de dispositifs capables de transformer l’excellence individuelle en capital institutionnel stable.

Awa Ehoura Wattara n’a pas été dépassée par son métier. Elle l’a exercé avec dignité, rigueur et constance. La question demeure : les institutions étaient-elles prêtes à être à la hauteur d’une telle exigence ?


© Boubakar SiDiBÉ | Farafinet.info — Tous droits réservés

Boubakar SiDiBÉ est photojournaliste et analyste des dynamiques sociopolitiques et médiatiques en Afrique de l’Ouest. Il travaille sur la gouvernance de l’information, la mémoire institutionnelle et les mutations des médias publics africains.


Note de lecture — portée analytique et intérêt académique

Cet article s’inscrit dans une approche d’analyse structurelle des médias publics africains, à la croisée du journalisme d’analyse, de la sociologie des médias et de l’étude de la communication politique. Il mobilise une trajectoire professionnelle non comme récit biographique, mais comme cas d’étude permettant d’interroger les mécanismes institutionnels de gestion des talents.

L’hypothèse centrale est que les médias publics africains rencontrent des difficultés récurrentes à accompagner durablement leurs professionnels les plus visibles, notamment lorsque ceux-ci incarnent modernité, autonomie intellectuelle et forte exposition symbolique. La confusion persistante entre journalisme et communication institutionnelle, conjuguée à une gestion informelle des carrières, constitue un facteur structurel de fragilisation.

L’intérêt principal du texte réside dans le refus d’une lecture victimaire ou personnalisée. En déplaçant l’analyse du terrain des individus vers celui des structures, l’article contribue à une compréhension plus large des défis de gouvernance de l’audiovisuel public en Afrique de l’Ouest.

Ce travail peut être mobilisé dans les formations en journalisme, les recherches en sciences de l’information et de la communication, ainsi que dans les réflexions institutionnelles sur la réforme des médias publics africains. Il vise à nourrir un débat de fond, durable et documenté, au-delà des conjonctures politiques immédiates.

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